Pape Innocent III
Pape Innocent III (Lotario dei Conti di Segni, v. 1160–1216) fut pape de 1198 à sa mort et incarne l’apogée de la puissance pontificale au Moyen Âge. Juriste et théologien de formation, il conçut la papauté comme une autorité universelle, supérieure aux souverains laïcs, le pape se présentant comme vicaire du Christ et arbitre ultime des affaires spirituelles et temporelles.
Dès le début de son pontificat, Innocent III appela les chrétiens à reprendre Jérusalem. Cet appel conduisit à la quatrième croisade ⓘ, qui se solda non par la reconquête de la Terre sainte mais par le sac de Constantinople ⓘ en 1204. Bien qu’Innocent ait officiellement condamné les violences commises contre une ville chrétienne, il accepta néanmoins les bijoux, l’or et les richesses rapportés à Rome, illustrant les profondes contradictions morales du système des croisades qu’il contribua à renforcer.1
En 1208, à la suite de l’assassinat du légat pontifical Pierre de Castelnau, Innocent III excommunia Raymond VI de Toulouse et lança la croisade contre les Albigeois. Cette campagne, dirigée contre les communautés cathares du Languedoc, inaugura plus de vingt années de guerre, de massacres et de dépossession. Innocent reconnut par la suite qu’il n’existait que des soupçons2 quant à l’implication de Raymond dans le meurtre du légat, sans que cela n’entrave la poursuite de la croisade. L’entreprise marque un tournant majeur : l’usage de la croisade contre des populations chrétiennes au nom de l’orthodoxie.
Paradoxalement, Innocent III soutint également des mouvements de réforme évangélique. Il reconnut les premières communautés associées à Saint Dominique ⓘ et à Saint François d’Assise, approuvant des formes de pauvreté apostolique et de prédication itinérante. Ces choix révèlent les tensions internes de son pontificat, partagé entre volonté de réforme spirituelle et recours systématique à la coercition institutionnelle.
Dans le domaine politique, Innocent III intervint à de nombreuses reprises dans les affaires des royaumes européens. Son conflit avec Jean sans Terre ⓘ, provoqué par le refus royal d’accepter la nomination de Stephen Langton ⓘ, conduisit à l’interdit jeté sur l’Angleterre et à l’excommunication du roi. En 1213, Jean se soumit au pape et reconnut l’Angleterre comme fief pontifical. Lorsque les barons anglais imposèrent la Magna Carta en 1215, Innocent III l’annula aussitôt, la condamnant comme une atteinte à l’autorité royale et, par extension, à l’ordre voulu par l’Église.
Innocent III mourut en 1216, laissant une papauté renforcée sur le plan institutionnel mais un héritage profondément ambivalent. Son pontificat fut marqué par une remarquable cohérence intellectuelle et juridique, mais aussi par une violence systémique exercée au nom de l’unité religieuse. Il demeure une figure centrale pour comprendre la manière dont l’Église médiévale associa réforme spirituelle, domination politique et répression armée.
- 1.
Stealing From The Saracens London Hurst and Company 2020.pp288-259.
- 2.
The Albigensian Crusade London Faber and Faber 1999.p77.