Cycle de l’Enfance de la Vierge

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1519–1521

Présentation générale

La première séquence sculptée du jubé de Chartres, située à l’extrémité occidentale du déambulatoire sud, fut exécutée par Jehan Soulas1 entre 1519 et 1521. Taillées dans le calcaire dur et fin de Tonnerre, ces scènes inaugurent le grand cycle marial du jubé et s’inspirent principalement du Protévangile de Jacques, texte apocryphe relatant l’enfance de la Vierge.

Ces reliefs marquent une étape essentielle dans l’évolution de la sculpture française du début du XVIᵉ siècle. Si l’architecture conserve un vocabulaire encore gothique, les figures témoignent d’un naturalisme croissant, d’une attention nouvelle aux émotions et d’un goût prononcé pour l’observation du quotidien. Les gestes sont amples mais mesurés, les drapés souples et profondément fouillés, et les figures secondaires introduisent une dimension humaine qui rapproche le récit sacré de l’expérience contemporaine.


L’Annonciation à Joachim

sculpture chartres renaissance joachim

Le cycle s’ouvre par la scène de Joachim dans la montagne, après le refus de son offrande au Temple de Jérusalem en raison de sa stérilité.2 Honteux et accablé, Joachim s’est retiré parmi les bergers et les troupeaux. Son attitude, appuyé sur son bâton, le regard incliné, exprime à la fois l’abattement moral et l’attente silencieuse de la grâce.

L’archange Gabriel lui apparaît pour lui annoncer que son épouse Anne enfantera. Soulas oppose avec subtilité la solitude du vieillard et l’irruption du messager divin, tandis que la présence d’un berger assis au premier plan, traité avec un réalisme presque familier, ancre la scène dans un paysage pastoral très concret.


L’Annonciation à sainte Anne

sculpture chartres renaissance saint anne

Dans une scène parallèle, sainte Anne est représentée à son domicile, pleurant l’absence de Joachim et sa propre stérilité. Gabriel lui annonce à son tour la naissance prochaine d’un enfant.3 Anne est figurée dans une attitude intériorisée, les gestes retenus, soulignant le caractère intime de la révélation.

Derrière elle se tient sa servante, Judith, tenant une aiguière.4 Ce détail domestique, apparemment secondaire, participe pleinement à la narration : il inscrit l’événement miraculeux dans le cadre ordinaire de la vie quotidienne et illustre l’intérêt de Soulas pour les figures de second plan, toujours observées avec soin.


La Rencontre à la Porte Dorée

sculpture chartres renaissance saint anne joachim

Ayant reçu l’annonce divine, Anne et Joachim se retrouvent à la Porte Dorée de Jérusalem, 5 figurée ici comme une ville fortifiée aux allures renaissantes. Anne est accompagnée de sa servante, qui assiste à la scène.

Les deux époux s’embrassent, geste chargé d’une forte signification théologique : cette rencontre est comprise, dans la tradition médiévale, comme le prélude à la Conception immaculée de la Vierge.6 Soulas traduit cette idée par une composition très unifiée : les corps se rapprochent, les plis des vêtements se rejoignent, créant une masse sculptée compacte qui symbolise la restauration de leur union.


La Naissance de la Vierge

sculpture chartres renaissance birth virgin

La scène suivante représente la Naissance de la Vierge Marie . Au premier plan, l’enfant nouveau-né est lavé par la sage-femme et la servante de sainte Anne. Les gestes sont précis, mesurés, empreints d’un respect presque cérémoniel.

À l’arrière-plan, sainte Anne repose sur son lit, assistée par une autre femme qui se penche vers elle.7 La disposition spatiale, opposant l’activité du premier plan à la quiétude du second, témoigne de la maîtrise narrative de Soulas et de son attention aux réalités féminines de la naissance et du soin.


La Présentation de la Vierge au Temple

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Le cycle s’achève avec la Présentation de la Vierge au Temple. À l’arrière-plan, la jeune Marie gravit les quinze degrés menant à l’autel, motif traditionnel évoquant l’ascension spirituelle et les psaumes graduels.

Au premier plan, Anne et Joachim conversent, observant la consécration de leur fille. À gauche, un petit garçon tenant un panier d’osier tire la robe de sa mère,8 introduisant une note de vie quotidienne et presque d’espièglerie. Ce détail, typique de Soulas, humanise la scène et rappelle que l’histoire sacrée se déploie au cœur d’un monde familier.


Style et portée

Dans cette première séquence mariale, Jehan Soulas conjugue un cadre architectural encore gothique avec une conception pleinement renaissante de la figure humaine. Les corps ont du poids, les visages sont individualisés, et les drapés répondent avec justesse aux mouvements sous-jacents. L’insertion de figures secondaires, enfants, servantes, témoins anonymes, confère au récit une dimension profondément humaine.

Ces reliefs établissent le ton de l’ensemble du jubé de Chartres : une sculpture narrative, dévotionnelle mais intensément vivante, qui inscrit les mystères mariaux dans un univers sensible et immédiatement lisible pour le fidèle du début du XVIᵉ siècle.